Lug et Mercure

Luc Martel livre ici un compte rendu de l’article A assimilação Mercurio/Lug na Galia Romana, in Brathair, 4 (2), 2004, pp. 102-104, par LOURENCO OLIVIERI Filippo, de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFF).

Note critique

Je signale que l’article, cependant, se présente surtout comme une compilation d’auteurs connus (Guyonvarc’h et Leroux, entre autres), et que, bien que la thèse principale me semble originale (même si elle me laisse un peu perplexe), ont peut y déplorer quelques inexactitudes à mon avis (que je n’ai pas reproduites dans le résumé).

Ce papier a cependant le mérite de poser le problème de l’interpretatio et de son éventuelle instrumentation. Je pense pour ma part que cette question reste aujourd’hui cruciale pour des Païens un tant soit peu soucieux de cohérence doctrinale.

Compte rendu

L’auteur de cet article se propose d’approfondir l’assimilation supposée du Dieu panceltique Lug au Dieu Mercure en Gaule Romaine. Pour ce faire, il se base bien évidemment sur le fameux passage du De Bello Gallico de Jules César (VI, 17) où le général romain expose brièvement sa vision du panthéon gaulois, donnant à Mercure, comme on le sait, la place prééminente en tant qu’inventeur de tous les arts, protecteur des voyageurs et du commerce.

Or la communauté scientifique a depuis longtemps, et de manière quasi unanime, cru reconnaître derrière le Mercure romain le Dieu celtique Lug, que César ne nomme d’ailleurs jamais. Il est en outre singulier que le nom du grand Dieu gaulois n’apparaisse que très rarement dans l’épigraphie antique, alors qu’il est au contraire très présent, encore aujourd’hui, dans la topographie, et notamment à l’origine du nom de la ville de Lyon, entre autres.

Le théonyme Lug, cependant, domine largement les récits de la mythologie irlandaise : le Dieu y est sans conteste une des figures principales, apparaissant même comme le guide et le chef des fameux Thuata Dê Danann, ces « Gens de la Déesse Dana » qui, dans le Livre des Conquêtes d’Irlande, envahissent l’Ile Verte en livrant par deux fois bataille à ses habitants. Or, ces envahisseurs ne sont autres que les Dieux de l’ancienne Hibernie.

Comment établir le lien entre le Lug irlandais médiéval et le Mercure gallo-romain de l’Antiquité ?

De multiples hypothèses ont été avancées pour justifier cette assimilation. L’auteur en avance une qui semble nouvelle, basée sur une particularité iconographique de la statuaire gallo-romaine : il se trouve en effet que le Dieu Mercure est souvent représenté avec sa parèdre, la Déesse ROSMERTA. Or, contrairement au nom du Dieu, celui de la Déesse est gaulois et non latin (RO-SMERTA = « La Grande Pourvoyeuse », Déesse de la fertilité/fécondité).

Il s’agit là d’un premier indice en faveur de l’identification Lug/Mercure, quand on sait à quel point le Lug irlandais est lié à la terre et particulièrement aux moissons, dont la célébration correspond à la fête de Lughnasad, qui avait lieu le premier août. Or, c’est justement aux calendes d’aôut que se réunissaient autour de l’autel fédéral dédié à Rome et à Auguste, à Lyon (la « Forteresse de Lug ») , les délégués de toutes les nations gauloises.

Mais il y a plus. D’après l’auteur, l’hétérogénéité des théonymes du couple Mercurius/Rosmerta s’explique surtout par un fait politique majeur : la persécution des druides par les autorités romaines après la conquête, puis leur disparition. Or, le Dieu Lug, Dieu majeur et panceltique s’il en est, chef du panthéon et intimement lié à la fonction sacerdotale (quoique dépassant et réunissant en sa personne les trois fonctions), était le Dieu druidique par excellence. Aussi a-t-il du subir logiquement le contrecoup de la persécution qui a frappé ses adorateurs privilégiés. Son nom a donc pratiquement disparu, effacé et intentionnellemnt remplacé par celui du Dieu romain Mercure, Dieu des vainqueurs avec lequel il avait plus d’une fonction en commun. Quant à sa parèdre, on a pas jugé bon de romaniser son nom.

Certains druides ce seraient prêtés à cette réforme et auraient collaboré à cette évolution religieuse, devenant prêtres du culte impérial associé à celui de Mercure (le nom d’Auguste remplaçant parfois celui du Dieu aux côtés de Rosmerta dans l’épigraphie), sans toutefois pouvoir se prévaloir, désormais, du titre de druide. Ce serait notamment le cas d’un des premiers prêtres lyonnais de Rome et d’Auguste, l’Eduen Julius Vercondaridubnus, citoyen romain.

Ainsi, par le système bien connu de l’interpretatio romana, les Romains auraient désamorcé une possible résistance druidique en effaçant des mémoires et du culte l’entité divine celtique la plus puissante et en la remplaçant par un équivalent latin rattaché, qui plus est, au culte impérial (la fonction impériale ne contredisant pas par ailleurs le caractère royal de Lug dans la mythologie irlandaise).

 

Publicités